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Inde : 3 semaines dans le village de Kolakham

Inde : 3 semaines dans le village de Kolakham Posted on 13 juillet 2019Leave a comment

Durant l’hiver 2010-2011, nourrie par l’amour des mangues, des rues vivantes et surtout de mon chéri d’alors, j’ai passé quelque temps en Inde. Ce n’était pas la première fois, toutefois, ce pays étant diversifié et très étendu, chaque nouveau séjour peut aboutir à la découverte d’un nouveau monde encore insoupçonné.

Basée à Calcutta, parmi les klaxons, la pollution et l’effervescence d’une jeunesse qui ne demande qu’à s’en sortir, j’ai ouvert une parenthèse de trois semaines dans les montagnes de Kolakham.

Ci-dessous le billet que j’avais rédigé pour donner des nouvelles à mes proches.

À partir du paragraphe suivant, moyennant une petite escroquerie faite à l’espace-temps, nous serons donc dans le Bengale Occidental de 2011.

Elodie et Victor, un jeune couple franco-indien, ont fondé en 2006 une ONG, “Swadhin Yatra”, qui agit au Bengale Occidental (Région de Calcutta). Nous nous sommes rencontrés en 2008 à Calcutta, avons gardé contact et sommes maintenant bons amis.

Après avoir passé trois ans dans les bidonvilles de Calcutta à pourvoir des microcrédits, Elodie et Victor ont décidé de changer d’air, de s’installer dans un endroit plus sain, et où ils sont mieux reçus.

Il faut dire que dans les bidonvilles de Calcutta, l’ambiance est pour le moins particulière. Une anecdote pour l’illustrer: L’ONG proposait des parrainages. Un jour, la marraine espagnole d’un enfant de Calcutta  a décidé d’arrêter ses versements par le biais de l’ONG; Elodie et Victor n’avaient donc plus d’argent à transmettre à la famille concernée. C’est alors que, furieuse, la grand-mère du petit a ni plus ni moins empoisonné le thé qu’elle a apporté au bureau de l’ONG et Elodie a fini aux urgences. Elodie et Victor se sont aussi heurtés à une absence de volonté qui les a surpris, et en ont eu assez de devoir se battre avec les parents pour pouvoir aider les enfants du bidonville.

Ils ont découvert Kolakham lors de leur voyage de noces, ont été séduits par l’air pur et le silence,  irréels après quelques mois passés à Calcutta. Ils ont également constaté que la population était demandeuse d’améliorations des conditions de vie, et qu’en conséquence, leur ONG avait sa place ici.

Sachant que je venais en Inde cet hiver, ils m’ont proposé de les accompagner.

Kolakham

Kolakham est situé à 120 km au Nord de Darjeeling, au Nord-Est de l’Inde. Administrativement, cet endroit dépend de l’ouest du Bengal, l’état, ou la région de Calcutta. Culturellement, on est bien plus au Tibet (culinairement aussi, pour mon plus grand bonheur). La morphologie des habitants, leurs traits, rappellent également les Tibétains; leur langue maternelle est le Nepali (qui présente quelques similitudes avec l’Hindi). On est très près de la Chine et du Bhoutan, et pas bien loin non plus du Népal. 

Kolakham se situe à environ 2000 m d’altitude, dans la chaîne himalayenne. On peut encore y faire pousser des légumes; il ne faut pas imaginer un désert de neige, bien au contraire, la végétation naturelle, ici, c’est la jungle ! J’ai pu reconnaître quelques séquoias et fougères aigles, il y a aussi de gros arbres-fougères dignes de Jurassic Park, et plein d’autres arbres et plantes, dont je dois, avec une grande frustration, admettre que je ne connais pas leurs noms.

Il paraît qu’on peut y croiser des sangliers, des porcs-épics, des loups, des ours, des biches, des petites araignées rouges mortelles, des lézards volants, mais encore, des papillons qui crient « ouiii-ouiiii ». C’est ici qu’on trouve la plus grande densité de végétation dans la forêt, plus qu’en Amazonie.

À 4 km, plus en altitude, se trouve Lava, ville de 1000 habitants. Autour de Lava, cinq ou six villages ou villes; ce qui fait, en tout, 10000 habitants dans ce petit écrin.

En route pour Kholakam

Tout d’abord, le voyage en train depuis Calcutta, en compagnie d’Elodie et Victor. Nous sommes arrivés avec deux heures et demie de retard, ce qui est tout à fait respectable, à Siliguri.

Siliguri est la dernière gare au Nord dans cette direction; ensuite, le train ne passe plus, c’est trop montagneux. De là, il a fallu prendre une jeep pour rallier Kalimpong, puis à nouveau une jeep pour Lava. Le début du trajet était plutôt sympathique ; le long de la route à partir de Siliguri, nous avons croisé de nombreux macaques, installés tranquillement sur le bas-côté, qui attendaient à tout hasard quelque paquet de chips jeté par les touristes. Loin de moi l’idée de blâmer cette paresse. Entre chasser notre nourriture et la voir tomber du ciel, nous sommes bien tous les mêmes.

Le trajet Kalimpong – Lava, 30 km, était beaucoup moins drôle, surtout vers la fin. Ici, la nuit commence à tomber vers 17 heure. Le conducteur ne voit pas très bien dans la nuit. C’est alors qu’on s’est trouvés pris dans un brouillard qui empêchait de distinguer quoi que ce soit à plus de 2 mètres. On a commencé à voir des éclairs, et, pour couronner le tout, il s’est mis à neiger.

Je précise également que c’est une route de montagne, étroite, à nombreux virages, qu’il vaut mieux ne pas croiser une autre voiture, car, la pente sur le côté n’est pas bien loin de la verticale, et qu’il n’y a aucune barrière. Kalimpong – Lava, 30 km et 3 heures de trajet, dont 40 minutes à se demander à chaque instant si nous allions mourir ce jour-là !

1 Nuit à Lava…

Nous sommes finalement arrivés à l’hôtel à 18 heures, et avons pu constater qu’il faisait 1 degré dehors. Cela n’aurait pas eu beaucoup d’importance… s’il y avait eu de l’électricité, de l’eau chaude, et du chauffage. Mais non ! Dans ces conditions, le bonheur se trouve dans un simple thé chaud, dans un restaurant constitué d’une cabane et de quelques chaises en bois, à la lueur d’une lampe à pétrole.

A Lava, il n’avait pas neigé depuis trois ou quatre ans. Les adultes s’émerveillaient devant les enfants tout fous. Néanmoins, je n’ai pas vraiment compris la raison pour laquelle ils restent tous en tongs.

Enfin, j’ai découvert leur gastronomie locale, les “veg momos”, genre de gros raviolis aux légumes sans sauce tomate, les nouilles waï-waï, et la tupka, soupe tibétaine faite de nouilles et de légumes. La tupka, c’est excellent !

Après une nuit fraîche et pas de douche (être propre c’est bien, quand il n’y a que de l’eau glacée on revoit ses priorités), nous avons découvert en ouvrant la fenêtre un beau paysage blanc, et, à l’horizon, quelques montagnes enneigées. Derrière, c’est la Chine. S’en est suivie une petite rando pour se réchauffer, ainsi que, pour se rendre au point de vue sur le Kanchanjanga, 3 ème sommet du monde après l’Everest et le K2. C’était beau !

Le trajet en jeep de Lava à Kolakham, dernière ligne “droite”, a pris une heure. Il y avait 8km.

Chachaji et Maji

La jeep s’arrête au beau milieu du chemin caillouteux. À notre droite, la maison du maire. À notre gauche, un sentier fort pentu qui mène, en une vingtaine de mètres, à la maison des parents du maire, Chachaji et Maji. Le terrain est tout en terrasses.

Quelques gamins arrivent, s’emparent de nos bagages, les mettent sur leurs têtes, et, grimpent comme des chamois le sentier raide qui mène à la maison de Chachaji.

Ils ne s’appellent pas vraiment ainsi, tous les deux. Ji est un marqueur de respect affectueux, mais pas trop formel. Chacha signifie oncle, et Ma, mère. On les appelle donc Tonton et Maman. A savoir qu’il est plutôt classique en Inde de nommer les gens qui nous entourent avec des appellations de membres de la famille, surtout les plus âgés. Pourquoi Tonton et Maman, et pas, plus logiquement, Papa et Maman ou Tonton et Tata, c’est un mystère. Toutefois, je fais comme Elodie et Victor, c’est tout.

Chachaji a 70 ans, Maji 60. Ils se sont mariés par amour, ce qui est coutume dans le village, mais, exceptionnel en Inde. Ils sont tous deux pas bien grands, très gentils, en pleine forme, et, surtout, vachement rigolos.

La vie quotidienne

La maison du couple, en bois et en torchis. Elle comporte une pièce centrale et trois pièces annexes. Les pièces annexes, sont, la chambre de Chachaji et Maji, la chambre d’Elodie et Victor, et celle que j’occupe.

La pièce centrale, c’est… non, pas le salon… non, pas la cuisine non plus… mais non, pas les toilettes… le temple ! Une pièce avec des images de dieux hindous un peu partout, et un petit autel, avec des lumières. Détrompez-vous, ce temple, c’est sans doute la pièce la plus utilisée de la maison. A savoir que Chachaji y prie à peu près trois heures par jour…

La cuisine, en bois et en torchis, également, se trouve dans un bâtiment séparé, à quelques mètres de la maison. Comme c’est le cas pour toutes les maisons du village. Elle doit bien faire une dizaine de mètres carrés, on y trouve la vaisselle, les épices, le riz, enfin les provisions. Un frigo ? Mais pourquoi un frigo ? La cuisine en elle-même est un frigo, la maison est un frigo, toute la région est un réfrigérateur, il fait 3 à 6 degrés dehors ici. Donc, sans chauffage, il fait 3 à 6 degrés à l’intérieur !

Mais dans la cuisine de Maji, il y a un feu. Ah là là, tous les jours, je me dis « merci, Cro-Magnon, d’avoir domestiqué le feu. Quelle brillante trouvaille !!! ». Un simple rectangle de terre creux de 10 cm de haut, percé devant pour mettre le bois (en moyenne, il faut compter une heure par jour pour couper du bois, dans la jungle à côté), et deux trous dessus pour mettre les casseroles à chauffer…

Ah ! tiens, concernant le bois à couper dans la jungle : c’est parfaitement illégal. Au nom de la préservation de la nature, le département forestier interdit aux villageois d’aller s’approvisionner dans la forêt. Malgré cela, les villageois ne peuvent pas faire autrement, alors ils y vont quand même. Néanmoins, s’ils se font prendre, ça marche comme dans le reste de l’Inde. Corruption, de l’agent, et pouf, c’est oublié. Tout est simple.

Le matin, réveil en douceur à 5 h 30 par la musique hindoue. Cela pourrait sembler brutal comme ça, mais, il faut savoir qu’on se couche à 21 heure… En premier lieu le petit déjeuner… Hé non pas de chance, ce n’est pas dans la cuisine de Maji près du feu, mais dans la cuisine d’Elodie et Victor, juste à côté, qui, plus modernes mais moins poètes, n’ont qu’un réchaud à kérosène. Donc non seulement on n’a même pas chaud quand on se met à côté, mais en plus, pour ne pas s’empoisonner il faut laisser la porte ouverte.

Un petit thé, du riz soufflé, parfois des biscuits, et, ô richesse, un pot de confiture à la framboise ramené de France. Ici, on mange à l’Indienne, et végétarien strict, tellement strict qu’on n’a pas droit aux œufs. Dans le village, c’est choquant, de manger des œufs.

On ne mange pas sur des tables avec des chaises. Alors, on s’assoit par terre, classiquement sur un tapis rond en jute, ou encore, sur un petit banc de bois. Moi, j’aime bien.

Vient ensuite la vaisselle, dehors au robinet, à l’eau gelée. Ensuite, pas de douche, du moins pas tous les jours, hé ho ! Cependant, quand cela arrive, Maji fait chauffer quelques litres d’eau sur son feu, que l’on mélange à de l’eau froide. Le tout, dans un seau, et la salle de bain c’est une petite cabane en bois en face de la cuisine, avec rien sauf un trou en bas pour l’évacuation. Pour les toilettes juste à côté, même combat.

Il serait injuste toutefois de laisser croire que Maji ne nous offre de l’eau chaude qu’en cas de douche. Tous les jours, on en a quelques litres, de quoi se brosser les dents, boire dans la journée, car, ici on boit de l’eau chaude. Mais encore, pour faire cuire le riz. Oui parce-que notre réchaud consomme beaucoup, donc s’il fallait tout faire à partir d’eau froide, ce serait bien trop cher !

À ceux qui pensent que Chachaji et Maji sont radins de ne nous donner que quelques litres d’eau chaude, je rappelle qu’ils la chauffent au bois, et que le bois ici on le coupe soi-même, et qu’avec des pentes de montagne, c’est beaucoup moins rigolo que chez nous.

Souvent, le soir, Chachaji et Maji nous apportent un récipient plein de braises et de charbons. Ce n’est pas le Pérou, mais déjà, c’est appréciable. D’ailleurs, c’est pratique pour faire griller les chapatis (galettes de farine), et bien meilleur qu’à la poêle.

Dans la journée, on parle soit école, soit agriculture.

L’école

Elodie et Victor, par le biais de leur ONG Swadhin Yatra, construisent une école au village. Pourquoi donc ?

D’abord, le village dispose d’une école gouvernementale (école publique). Vous avez entendu parler du système des castes : quand on est né dans une caste basse, on ne peut pas avoir accès à de hautes fonctions. Ça, c’est le principe, et c’était avant.

Maintenant, cette discrimination est interdite par la constitution. Mieux, maintenant, depuis 20 ans, ils font de la « discrimination positive » : pour tout poste de fonctionnaire, les gens de basse caste seront privilégiés (il y a des quotas), et ce, quelles que soient les compétences des candidats.

Même pour les médecins, quand on est de basse caste, pour avoir ses examens on doit avoir une note supérieure à 40% ; quand on est de haute caste (Brahmane), on doit avoir 80%.

Ce qui, finalement, aboutit à ce constat : pour un même poste, les gens de haute caste sont bien plus compétents. Je ne sais pas si le but était d’enrayer la discrimination, mais, au lieu de cela, là ils ont réussi à faire que la discrimination existe toujours et qu’en plus, elle est totalement justifiée.

Tout cela pour dire que maintenant, les instituteurs des écoles publiques sont sélectionnés sur leur caste et non sur leurs compétences, d’ailleurs souvent les compétences manquent cruellement.

L’école publique de Kolakham

À l’école de Kolakham, les enseignants sèchent les cours. Trois professeurs sont payés pour être là tous les jours, il n’y en a toujours qu’un, il n’y a donc pas d’enseignement, c’est plus une garderie.

Les locaux eux-mêmes appellent les écoles publiques les « écoles kichuri ». À savoir que le kichuri est un mélange de riz et de lentilles distribué aux élèves, et il se trouve que c’est bien malheureusement, la seule utilité de ce genre d’établissements scolaires.

Les parents ne sont pas satisfaits par ce système, et, souhaitent que leurs enfants soient instruits.

L’école Privée de Kolakham

Toutefois, il y a un enseignement privé à Kolakham depuis trois ans. Au début l’enseignement était donné dans la maison du maire, parce qu’il n’y avait pas de local. Puis par la suite, dans une petite cabane en bambou, qui laisse passer l’air, la pluie, et qui ne comporte qu’une seule pièce pour les élèves de la maternelle au CM1. Tous les parents du village en ayant la possibilité y envoyaient leurs enfants.

Elodie et Victor ont pu constater la situation en 2008, et récemment les habitants du village leur ont demandé de leur donner un coup de main financier, pour construire une école digne de ce nom. Les parents n’ont en effet pas assez d’argent pour financer eux-mêmes un bâtiment correct.

Que fait l’ONG ?

Pour la construction d’un nouveau bâtiment, en dur, avec des classes séparées et une bibliothèque, le budget de l’ONG est de 10 000 euros. L’ONG fait appel à des habitants du village pour la construction (à la pioche n’est ce pas ! Oubliez la tractopelle), en échange d’un salaire, pour dynamiser l’économie locale. Les habitants participent activement. Certains travaillent également bénévolement quelques jours par mois, un autre villageois a donné le terrain, d’autres donnent du ciment…

Pour quelle éducation ? Le programme sera celui de l’éducation nationale indienne, en anglais. En Inde, l’éducation en anglais offre une bien meilleure chance professionnelle, et, avant ça, de poursuite d’études, aux élèves.

Il y a au programme, du Nepali (littérature, grammaire…), des mathématiques, de l’histoire et de la géographie, de l’éducation civique, de la littérature anglaise, de l’informatique et des arts plastiques.

L’école va de la maternelle au CM2, et, d’ici à deux ans, elle pourrait aller jusqu’à la cinquième.

Oui, mais alors ça va faire une école dépendante de l’ONG de façon permanente ? Non, puisque justement c’est payant. Les frais d’admission et les frais scolaires couvriront le prix des livres, uniformes, etc., et les salaires (sur la base de 30 élèves). Il est également prévu d’accueillir des élèves de familles aisées de Calcutta, qui préfèrent que leurs enfants étudient en anglais et en montagne. C’est très à la mode. Les frais d’admission et d’internat de ces petits fortunés pourront financer entièrement les frais de l’école.

L’agriculture

Lors de mon premier soir à Kolakham, j’ai pu découvrir en quoi consistait l’agriculture ici. Chachaji et Maji, comme toutes les familles du village, ont pas mal de terrain et deux vaches. Le terrain est en terrasses, on y fait pousser des légumes, et, il faut bien le dire, chez Chachaji ce n’est pas très entretenu. j’y ai croisé des aventures en tous genres, du cannabis notamment. Cela pousse à peu près comme les orties dans nos contrées…

La Ferme…

Pour ce qui est des deux vaches, ma foi leur vie semble plutôt agréable. Sous leur petite cabane, elles mangent des feuilles de papayer que Maji leur apporte matin et soir et donnent quelques litres de lait par jour. Pour la saillie, on ne s’embête pas. On va attraper un taureau sauvage dans la jungle, et on l’amène à la ferme le temps qu’il fasse ce qu’il a à faire…  Les vaches commencent à produire moins de lait à partir de la sixième lactation, mais sont gardées jusqu’à leur mort, puis enterrées.

Après la traite, Maji enduit les mamelles de bouse, « parce-que ça désinfecte ». Apprenant cela, en tant qu’Occidental on est plutôt content que le lait soit bouilli avant d’être consommé. Mais il semble que cette pratique ait une réelle utilité.

Le Potager

L’agriculture ici sert principalement à se nourrir, mais aussi à vendre un peu. Le meilleur produit reste la cardamome : ça se vend très cher à Calcutta. Sur certains terrains, les pieds de cardamome sont infestés de vers, longs de cinq centimètres et larges de deux millimètres. Ils font mourir les plants, et, paraît-il, logent dans « le parenchyme du xylème », d’après un chercheur qui est venu. Ce qui est un gros problème ici, car pas de cardamome, pas d’argent. Alors certes, ils ont le bois pour se chauffer, les légumes pour manger, le lait, mais enfin pas d’argent, ça limite la vie. Le riz, la farine, les casseroles, la peinture pour la maison, les vêtements, les couvertures, la place dans la jeep pour aller en ville, le médecin, tout ça a un prix. L’agriculture vivrière c’est sympathique mais ça ne suffit pas !

Pour ce qui est des légumes, Chachaji se refuse à tout traitement phytosanitaire et engrais de synthèse. Et il n’a pas tort !

Mahindra, l’instituteur, recourt aux traitements phytosanitaires depuis quelques années et cherche désespérément à arrêter, parce-que le constat est le suivant “quand les coccinelles mangent les insectes qui ont mangé le produit, elles meurent aussi”, et “les insectes et les champignons sont de plus en plus résistants, ça marche un ou deux ans seulement et après il faut sans arrêt augmenter la dose”. Bravo Mahindra, d’avoir tiré ces conclusions en quelques années, alors qu’en France il nous a fallu plusieurs dizaines d’années avant de se dire que c’était peut-être un problème.

Chachaji et Maji, qui ont appris que j’étais ingénieure agro, ont décrété que je résoudrais tous leurs problèmes. Bon… ben on n’est pas sorti de l’auberge…

Au début, je ne me sentais pas très à l’aise de venir chez eux leur donner des conseils sur leur production agricole, ayant certes un diplôme mais aucune expérience. Quand bien même j’en aurais, tout ce qu’on sait en climat tempéré se retrouve remis en question sous les tropiques.

Je suis rassurée depuis qu’Elodie m’a expliqué que l’agriculture c’était tout nouveau chez eux. Cinquante ans, même pas. Le père de Chachaji n’a jamais cultivé, à cette époque ils se nourrissaient de ce qu’ils trouvaient dans la jungle. Puis un jour ils ont vu des villageois cultiver, et ils se sont dit « tient ça a l’air chouette, on va faire pareil ». Ils ont bien fait, parce-que maintenant, le département Forestier ne laisserait pas faire ça. Seulement voilà, du coup, ils se sont lancés dans l’agriculture biologique sans rien y connaître. Le village a déjà eu affaire à une ONG, indienne, qui s’est contentée de regarder et de leur dire « vous faites bien, continuez comme ça ». Réaction de Chachaji quand il en reparle : « Ben non, je ne fais pas bien, puisque tout crève ! »

Leurs problèmes :

  • Des maladies contre lesquelles ils n’arrivent pas à lutter,
  • Une serre qui ne sert à rien
  • Des graines qui ne germent pas, ou qui produisent des plants qui eux-mêmes donnent des graines complètement nulles.

Grâce à mon BTS Gestion Forestière, j’ai pu évaluer les qualités du sol. Pour le reste, la bibliographie disponible sur Internet et des contacts avec mes professeurs de Montpellier SupAgro m’ont été d’un certain secours.

Pour les graines, il semblerait qu’ils soient victimes des hybrides.

J’ai pu leur donner aussi quelques astuces à suivre qui paraissent primordiales, comme la rotation des cultures, les associations culturales… Mais ce qu’ils attendent le plus de moi, c’est quand même une nouvelle serre.

Que fait l’ONG ?

Ladite ONG indienne qui est venue il y a deux ans, a présenté le concept de serre (concept qui était complètement inconnu au village), et leur a dit qu’on pouvait faire pousser plein de choses chouettes dedans, tout en offrant une réduction de 50% sur le prix du plastique.

Parallèlement, ils se sont proposés pour acheter les produits locaux, type miel, et les revendre à Darjeeling. J’ai comme l’impression qu’ils se font une belle marge dessus et que le coup de la serre était juste un prétexte. D’autant plus que la serre a été décrite comme un moyen de protéger les plantes du soleil. De fait, la serre-tunnel plastique de Chachaji protège très bien les plants du soleil, toute couverte de mousse, bien à l’ombre, et ouverte aux deux extrémités pour bien laisser passer les vents d’hiver. En ce moment, il y fait 0.5 degré de plus qu’à l’extérieur. J’avais des doutes sur mes compétences à lui proposer une serre efficace, mais me voilà rassurée. Je ne pourrai pas faire pire !

Donc pour le moment, hormis quelques heures de travail pour l’école, je fais des schémas de serre, je calcule des surfaces de plastique et des équations de cercle.

C’est une grande difficulté pour moi de remettre en question la course du soleil. À cette latitude, le soleil se lève à l’est, se couche à l’ouest, avec une trajectoire toute droite, passant directement par le zénith. Il ne faut donc pas se préoccuper d’exposer quoique ce soit au sud. Que midi ne soit pas au sud m’est tout aussi étrange et laborieux à intégrer, que le serait l’idée que deux et deux ne font plus quatre.

Je suis particulièrement motivée par l’objectif de diversification légumière de Chachaji, d’autant plus que je mange chez eux, comme eux. Les seuls légumes disponibles en ce moment sont l’épinard et le « skush » (chayotte), et, mangeant du skush à tous les repas, du skush bouilli, du skush frit, du skush grillé, du skush en carrés, du skush en lamelles, du skush râpé, du skush au cumin, à la cardamome, au curry, je peux ressentir dans ma chair même la nécessité absolue d’arriver à faire pousser d’autres légumes ici…

A  savoir, il y en a aussi qui vivent, non pas de la production, mais de la transformation des produits agricoles. Notamment le Sherpa, qui du haut de la colline fabrique son alcool… Il faut croire que ça lui réussit, il coupe le bois tellement vite que personne ne veut travailler avec lui, de peur de ne pouvoir le suivre… (l’abus d’alcool est dangereux pour la santé, à consommer avec modération).

Salutations himalayennes,

Angéline

À l’heure où ces lignes sont publiées, l’école est construite ; c’est maintenant la construction d’un internat qui est en projet. Pour ceux qui souhaiteraient participer à cette aventure, c’est ici : https://swadhinyatra.fr/nous-aider/ et ici : https://swadhinyatra.fr/benevolat-en-inde/

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